Financer la transition climatique : le Green Deal frappe le secteur agricole, une autre voie est nécessaire

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Lorsque la Commission européenne a présenté ses propositions visant à appliquer le Green Deal à l’agriculture, Farm Europe a pris l’initiative de souligner ce que cela impliquerait pour l’UE : baisse de la production, augmentation du coût des denrées alimentaires, moindre sécurité alimentaire, diminution des exportations, baisse des revenus.

Cette analyse a été largement partagée. Elle a été suivie par une réaction forte des organisations agricoles et des représentants politiques, notamment au Parlement européen.

La Commission a entendu les critiques et a soit retiré, soit mis de côté les propositions initiales. Les agriculteurs ont ainsi été protégés des dommages économiques qui résulteraient de l’application de politiques restrictives visant à répondre aux défis environnementaux et climatiques sans tenir correctement compte de la nécessité de combiner performance économique et environnementale.

Farm Europe a souligné que la manière de relever ces défis passait par davantage d’investissement et d’innovation dans les technologies et pratiques réduisant l’empreinte environnementale sans sacrifier la croissance et les revenus.

Malheureusement, le secteur est au bord d’être touché par l’application du Green Deal au reste de l’économie.

Une perte structurelle de compétitivité

Les agriculteurs ont été avertis que le prix des engrais pour 2026 augmenterait fortement en raison de l’application du CBAM – le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. Le CBAM doit être imposé à partir de 2026 et s’appliquera initialement aux importations de ciment, fer et acier, aluminium, engrais, électricité et hydrogène.

Le CBAM est une taxe à l’importation visant à garantir que le prix du carbone des importations soit équivalent à celui de la production domestique. Il est ainsi lié au système européen d’échange de quotas d’émission (ETS) et conçu spécifiquement pour protéger le marché intérieur des importations provenant de pays où il n’existe pas de prix du carbone.

Il reflète la philosophie du Green Deal, qui consiste à augmenter le coût de production des produits à forte intensité carbone, réduisant leur compétitivité, plutôt qu’à inciter à des solutions à faible émission. L’objectif est de « verdir » l’offre plutôt que la demande. Dans la plupart des secteurs, cette stratégie mène à une impasse, les entreprises prenant le risque d’investir dans des produits verts sans garanties sur un marché correspondant. Elles affrontent d’importants risques financiers, comme le montre la situation actuelle du secteur automobile.

Selon l’institut français Arvalis pour les producteurs français de blé (AGPB), le coût de production du blé tendre était en moyenne de 240 €/t entre 2019 et 2024, avec une fourchette de 180 à 320 €/t. Le coût des engrais variait de 25 à 60 €/t (soit 13 à 23 % du coût total). Le coût lié au CBAM représenterait 5 à 10 % du coût de production et entre 35 et 200 % du revenu net d’une exploitation française moyenne ces dernières années. Cela pourrait entraîner une augmentation de 13 à 24 € par tonne de céréales produites dans l’UE et de 16 à 31 € par tonne de graines oléagineuses, ce qui est tout simplement insupportable.

En Italie, selon Coldiretti et Filiera Italia, au cours des six derniers mois, le prix des engrais a augmenté de 17 %, et une hausse supplémentaire de 2 à 3 % est attendue dans les mois à venir, en plus des augmentations précédentes depuis le début de la guerre en Ukraine. Une nouvelle hausse liée à l’application du CBAM est prévue, estimée jusqu’à 15 %.

Pas seulement un défi à court terme

Récemment, la Commission a fait des déclarations rassurantes, indiquant qu’elle stabiliserait le prix des engrais. Comme première étape, la Commission envisage d’éliminer les droits d’importation, réduisant ainsi le prix des importations qui couvrent près de la moitié des besoins de l’UE. Si cette première étape ne stabilise pas les prix, la Commission a évoqué la possibilité de suspendre l’application du CBAM pour les engrais.

Le problème de cette approche est que, tout en visant à atténuer partiellement le coût des intrants agricoles, elle sacrifie l’industrie européenne des engrais et ne traite pas le véritable enjeu : un modèle économique compétitif pour financer la transition climatique de l’agriculture européenne. Il ne s’agit pas seulement d’un problème de prix à court terme, mais d’une stratégie à moyen et long terme pour poser les bases d’une chaîne de valeur allant des engrais aux céréales, située dans l’Union européenne et compétitive sur le marché mondial. L’UE ne peut se permettre de perdre des marchés d’exportation, encore plus stratégiques alors que la Russie utilise les exportations de blé comme outil géopolitique.

L’industrie européenne des engrais a perdu une part significative de sa capacité de production en raison de l’augmentation des prix du gaz suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie et aux sanctions appliquées contre l’agresseur, ainsi que l’application progressive de l’ETS qui a augmenté le prix des émissions de CO₂. Selon le secteur, elle a perdu 7 millions de tonnes de capacité de production d’azote, et 2,7 millions de tonnes supplémentaires sont à l’arrêt, ce qui signifie qu’elles pourraient éventuellement être remises en service.

Si les mesures envisagées par la Commission sont appliquées, l’industrie subirait de plein fouet les importations exemptes de droits provenant de producteurs ne payant pas pour leurs émissions de CO₂. Cela exposerait les producteurs européens à une « fuite carbone inversée », les importations d’engrais à forte intensité carbone augmentant.

Il n’est pas dans l’intérêt de l’UE d’être encore plus dépendante des importations pour ses intrants clés, et certainement pas d’être davantage dépendante des pays tiers pour garantir son autonomie stratégique et sa sécurité alimentaire.

Résoudre le problème de la fertilisation à la racine

Farm Europe exhorte donc la Commission à adopter une approche immédiate et globale qui ne laisse aucun secteur stratégique exposé et à créer un nouveau modèle économique pour une stratégie crédible et durable de décarbonation de l’agriculture et du secteur des engrais. Ce défi est directement lié à l’autonomie stratégique de l’UE et à son influence géopolitique mondiale. La manière de réduire les émissions dans le secteur des engrais doit être fondamentalement revue. Des mesures doivent être prises sans délai pour éviter un impact préjudiciable sur les agriculteurs européens en 2026.

Le remède immédiat est d’exclure les engrais de l’application de l’ETS, ce qui exclurait automatiquement le secteur de l’application du CBAM. Une stratégie ad hoc de décarbonation pour les agriculteurs et l’industrie des engrais devrait être définie, centrée sur la demande via de véritables incitations plutôt que de tenter de créer une offre artificielle sans marché.

La réduction des émissions dans la production d’engrais pourrait être poursuivie via un mélange équilibré d’incitations encourageant des émissions plus faibles et une production accrue d’engrais verts.

Un élément clé serait de permettre aux agriculteurs de vendre des crédits de carbone agricole (réduction des émissions) aux entreprises soumises à l’ETS ayant besoin de quotas. Comme une part cruciale des émissions agricoles provient de l’utilisation d’engrais, les agriculteurs pourraient acheter des engrais certifiés bas carbone et générer des crédits carbone de réduction des émissions sur une base volontaire. Le surcoût des engrais verts serait couvert via le marché ETS sans que l’agriculture ne soit incluse comme secteur dans ce marché, ni les engrais comme stratégie de décarbonation. Cette approche se concentrerait exclusivement sur des incitations pour les agriculteurs, tout en générant une véritable demande pour les entreprises européennes d’engrais.

De plus, un objectif d’incorporation obligatoire de 5 % d’engrais verts pourrait être envisagé, avec la possibilité d’utiliser du biométhane.

Ces incitations devraient être limitées aux engrais produits dans l’UE, car il est essentiel de garantir la véracité de la certification. Malheureusement, l’expérience de la certification des importations a montré qu’elle est sujette à fraude, et jusqu’à présent, la Commission n’a pas été en mesure d’empêcher les fraudes massives sur les importations de biocarburants.

Parallèlement, l’utilisation d’engrais organiques devrait également être encouragée via une révision ciblée de la directive Nitrates permettant de dépasser les limites d’application d’azote provenant du fumier jusqu’à 170 kg N/ha/an selon les conditions locales.

Ces propositions initiales pourraient constituer l’épine dorsale d’une stratégie ambitieuse à définir à l’occasion du plan d’action sur les engrais, qui doit être présenté plus tard cette année.