Mercosur : même la protection revendiquée des IG est en péril
Asiago, Jambon de la Forêt-Noire, Brie, Camembert, Chorizo, Emmental, Fontina, Gorgonzola, Gouda, Grana, Feta, Kiełbasa, Mortadella, Munster, Pecorino, Parmesan : ce ne sont là que quelques-uns des fromages et produits carnés européens bénéficiant d’Indications géographiques (IG) — ou de dénominations intrinsèquement liées aux systèmes d’IG — protégés au niveau de l’UE et inclus dans l’accord UE-Mercosur récemment signé.
« Pourtant aujourd’hui », avertit Luigi Scordamaglia, Président d’Eat Europe, « même cette protection revendiquée apparaît de plus en plus fragile à la suite d’un récent accord commercial bilatéral entre les États-Unis et l’Argentine. »
Eat Europe et Farm Europe soulignent que, dans le cadre de l’accord signé entre Washington et Buenos Aires, les États-Unis ont obtenu la reconnaissance de ces mêmes dénominations en Argentine comme des termes “génériques”. En pratique, cela empêche l’Argentine de restreindre l’accès au marché américain sur la base de l’utilisation de ces dénominations, ouvrant ainsi la porte à des produits imitant les spécialités européennes les plus réputées.
« Cette évolution soulève une question fondamentale : quelle est la valeur réelle de la protection des IG prévue par l’accord UE-Mercosur si des accords bilatéraux parallèles peuvent en neutraliser l’application ? », a commenté Yves Madre, Président de Farm Europe.
Les IG ne sont pas de simples labels commerciaux. Ce sont des instruments juridiques qui garantissent des normes de qualité, une identité territoriale, la biodiversité et la cohésion sociale. Elles protègent des modèles agricoles fondés sur la gestion durable de l’environnement, le respect des normes sociales et un savoir-faire séculaire. Lorsque ces noms sont considérés comme génériques, ce sont des systèmes de production entiers qui sont fragilisés. La valeur est déplacée des territoires ruraux et des producteurs authentiques vers la reproduction industrielle et des marchés mondialisés de commodités.
L’ouverture de l’Argentine aux produits américains « à consonance européenne » amplifie considérablement les risques structurels déjà intégrés dans le cadre du Mercosur. L’accord manque de réciprocité complète et ne prévoit pas de mécanismes de sauvegarde robustes et automatiques. Il risque d’autoriser des importations en franchise de droits de produits qui ne respectent pas les mêmes normes environnementales, phytosanitaires et sociales que celles imposées aux agriculteurs européens — créant ainsi une concurrence déloyale et compromettant la crédibilité même de la politique européenne de qualité.
Dans ce contexte, la responsabilité politique devient inévitable. « La Commission européenne, sous la direction d’Ursula von der Leyen, a à plusieurs reprises présenté l’accord Mercosur comme un succès stratégique capable de défendre l’excellence européenne. Or, si l’un des principaux signataires peut simultanément démanteler l’applicabilité concrète de la protection des IG par des concessions commerciales séparées, l’accord risque de devenir non pas un bouclier, mais une vulnérabilité », a déclaré Luigi Scordamaglia.
Promouvoir et valoriser les produits agricoles authentiques doit rester au cœur de la politique commerciale de l’UE. Une protection forte, multi-niveaux et effective des IG n’est pas une revendication symbolique — elle est essentielle pour défendre la qualité, la durabilité, les économies rurales et le patrimoine culturel européen.
Si la politique commerciale ne parvient pas à défendre ses propres normes, elle ne compromet pas seulement l’accès au marché ; elle érode les fondements mêmes du modèle agricole européen.