Engrais : mécanisme alternatif de tarification du CO₂ nécessaire pour accompagner les transitions agricoles
En réponse à la crise géopolitique et économique déclenchée par la guerre, la Commission européenne a convoqué en urgence les entreprises du secteur des engrais ainsi que les représentants du secteur agricole afin d’analyser l’impact sur l’agriculture européenne et la production européenne d’engrais. Farm Europe salue cette initiative, qui a mis en évidence la nécessité d’évoluer vers une approche plus intégrée de la chaîne de valeur afin de promouvoir des solutions bas carbone centrées sur les agriculteurs et leur capacité à combiner performance économique et environnementale.
Lors de la réunion, Farm Europe a souligné que la guerre n’a fait qu’exacerber des défis liés aux engrais que les agriculteurs, certains États membres et des députés européens alertent depuis des mois. Ces défis sont structurels et non conjoncturels. Limiter leur explication aux seuls événements au Moyen-Orient reviendrait à faire preuve d’une vision coupablement court-termiste ou d’un refus de s’attaquer aux causes profondes du problème.
Par l’intégration des engrais dans le système d’échange de quotas d’émission (ETS), l’Union européenne a choisi de conduire sa transition verte en augmentant structurellement les prix des engrais pour les agriculteurs européens, parallèlement à une taxe carbone aux frontières destinée à égaliser la tarification du CO₂ entre producteurs européens et importateurs via le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM).
Cependant, un tel cadre fondé sur les coûts, axé sur la verdisation de l’offre plutôt que sur la stimulation de la demande bas carbone, se révèle inefficace : l’Europe perd sa production d’engrais conventionnels (10 millions de tonnes de capacités de production ont été arrêtées ou mises en suspens), sa production agricole avec une réduction de 4 Mha de surfaces céréalières, et, dans le même temps, la transition vers des engrais bas carbone ne se réalise pas dans l’UE, la plupart des projets bas carbone ayant été annulés ou nécessitant des subventions importantes pour survivre.
Alors que la Commission refuse toujours de suspendre le CBAM sur les engrais importés, un véritable changement de paradigme est urgent concernant le modèle de financement de la transition pour la chaîne de valeur engrais-céréales, afin d’établir les conditions d’une chaîne de valeur compétitive, durable et résiliente en Europe.
Pour ce faire, Farm Europe estime que le modèle actuel ETS-CBAM de financement de la transition doit être révisé avant 2030 afin de créer une trajectoire de financement crédible pour la transition agricole vers des chaînes de valeur bas carbone. Le cadre de certification des absorptions de carbone (CRCF) peut être mobilisé pour devenir la pierre angulaire de la décarbonation de la chaîne de valeur, en fournissant de véritables incitations et une tarification équitable du CO₂ tout au long de la chaîne, en combinant les efforts de réduction des émissions liées aux engrais et aux pratiques agricoles, et en permettant aux agriculteurs de vendre leurs crédits carbone sur des marchés régulés.
Aujourd’hui, les systèmes et marchés volontaires de certification carbone ne couvrent pas les coûts de la carbonisation agricole, tandis qu’un alignement avec les niveaux de prix des marchés régulés rendrait les investissements dans les technologies bas carbone viables, à condition que l’UE maintienne une approche technologiquement neutre des engrais bas carbone et privilégie des solutions « Made in EU », compte tenu des risques élevés de contournement liés aux chaînes de valeur vertes mondiales. Dans ce contexte, les obstacles réglementaires aux engrais organiques — y compris le lisier, le digestat issu de la méthanisation et les nutriments organiques transformés — devraient également être levés, et un véritable effet de levier déployé, notamment via le Fonds européen pour la compétitivité, afin de stimuler les investissements.